Les villes en quête d’une nouvelle révolution verte

À Paris, la très intéressante exposition Capital Agricole retrace les liens entre agriculture et urbanisme depuis les années 1870. Elle montre à quel point l'ébullition actuelle autour de l'agriculture urbaine fait écho à celle qui existait au début du XXe siècle.
Illustration Yann Kebbi

Paris, 1900. La capitale abrite alors 80 000 chevaux et 5 000 vaches. Elle compte de nombreux abattoirs, brasseries, chais, crémeries et moulins qui fournissent aux parisiens leur alimentation quotidienne. Aux portes de la ville, les espaces de stockage et de vente occupent de vastes bâtiments. Les déchets urbains sont réutilisés pour fertiliser les cultures de la région francilienne.

Les maraîchers sont présents de la banlieue jusqu’au cœur de Paris : au marché des Halles, on y réclame les carottes de Croissy, le cresson de Marly, les haricots d’Arpajon, les pêches de Montreuil, les pommes de Bagnolet… Les productions animales ne sont pas en reste : porcs, agneaux, lait, de nombreux élevages sont implantés dans la ville et sa périphérie. Mais les nuisances dues à leur proximité (vacarmes, odeurs, émanations…) sont de moins en moins tolérées par le voisinage.

L’exposition Capital Agricole, qui se tient au Pavillon de l’Arsenal à Paris, dévoile de préciseuses photographies de ce qu’était cette agriculture péri-urbaine et spécialisée, qui a répondu à l’essentiel de la demande des presque trois millions de franciliens pendant la première moitié du XXe siècle.

Les espaces verts à la place des espaces agricoles

La banlieue agricole amorce sa métamorphose au lendemain de la seconde guerre mondiale. Alors que certains voient dans ce mode urbain et agricole un avenir prometteur, le général de Gaulle s’écrie : « Cette banlieue parisienne, on ne sait pas ce que c’est ! Mettez-moi de l’ordre dans ce bordel ! »

Une première vague massive d’urbanisation de grands ensembles est lancée dans les années 1950 afin de résoudre la crise du logement et de l’insalubrité. A la place des zones cultivées, la ville voit apparaître une nouvelle forme de nature : les espaces verts, lieux de loisirs dans les nouvelles zones résidentielles.

Une seconde vague est menée par Valéry Giscard d’Estaing : c’est « la France des propriétaires », qui entraîne la prolifération de pavillons dont les jardins individuels remplacent les parcelles agricoles.

La ruée vers les céréales

À partir de 1962, la Politique Agricole Commune (PAC) et sa volonté de remembrement achève de bouter l’agriculture hors de la ville : les terres franciliennes sont dédiées à la culture des céréales vouées à être exportées. Les haies et les arbres sont arrachés afin d’agrandir les champs.

Le métier d’agriculteur évolue lui aussi. L’agriculteur devient chef d’entreprise, doit détenir un diplôme pour s’installer. La mécanisation et l’emploi d’engrais et de pesticides de synthèse réduisent la main d’œuvre.

Dessin : Yann Kebbi pour l’exposition Capital Agricole

« En une génération, la France a vu disparaître une civilisation millénaire constitutive d’elle-même », diagnostique le sociologue Henri Mendras dans La fin des paysans (1967). En 1900, la population agricole d’Ile-de-France était d’environ 500 000 personnes. On compte aujourd’hui 5 000 agriculteurs aidés de quelques 6 000 aides familiaux et employés agricoles.

En quête d’un retour à la nature

Dès la fin du XXe siècle, la crise environnementale pousse à la préservation de la nature et à renouer avec une alimentation locale. De plus en plus d’urbains s’installent sur des terrains agricoles et inventent de nouveaux liens entre la ville et l’agriculture.

Au micro de l’artiste Sylvain Gouraud, des néoruraux d’Ile-de-France expliquent ce qui les a poussé à se lancer dans une aventure agricole. Dans une salle de l’exposition munie de casques audio, le visiteur est invité à écouter les voix de celles et ceux qui œuvrent au quotidien pour une nouvelle forme d’agriculture.

La ferme urbaine de Saint-Denis. Crédit : Sylvain Gouraud

Il y a Damien et Marie-Hélène Bignon, éleveurs de poules bio dans les Yvelines, qui racontent leur sensibilité au bien-être animal. Florent Sebban et Sylvie Guillot, dans l’Essonne, produisent des paniers de légumes qu’ils livrent grâce aux Amap (Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne) et s’associent avec la cantine de l’école sur leur commune. Laurent Châtelain, céréalier et pépiniériste à proximité de l’aéroport de Roissy, lutte contre la bétonisation de ses terres. Jeanne Crombez, à Saint-Denis, exploite une ferme urbaine qui tisse des liens étroits avec les habitants. Théophile Champagnat et Jean-Noël Gertz font quant à eux pousser des champignons et des endives dans des parkings souterrains de Paris.

Enfin, des associations mêlant agricole et urbain voient le jour. Il y a Clinamen, qui fait paître des moutons dans les parcs des villes. Ou encore Veni Verdi, qui installe des jardins sur les toits des immeubles, dans les bureaux ou les écoles.

Voir la ville en vert

Urbains et périurbains, de nouveaux modes d’agriculture émergent, mêlant low-tech et high-tech. De nombreux espaces fermés ou inutilisés sont réinvestis en terrains de production ou de stockage. Dans sa dernière salle, l’exposition propose de multiples pistes permettant d’apporter à la ville plus d’agriculture, de nature, de biodiversité.

Ce fourmillement d’innovations rappelle celui du début du XXe siècle : une nouvelle révolution agri-culturelle serait-elle en marche ?