Alain Canet : « Cessons d’opposer la protection des sols et la production »

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Remettre la fertilité des sols au cœurs des débats agricoles pour faire changer les pratiques à grande échelle, tel est le pari fait par Alain Canet, agronome et agroforestier. Il nous explique pourquoi et comment amorcer ces changements.
Alain Canet, agronome et directeur de l’association “Arbres et Paysages 32” : “Aucune agriculture n’échappe à l’érosion et à la compaction des sols ou à la diminution des teneurs en matière organique, pas même la bio”
Vous défendez ce que vous appelez « l’agriculture du vivant » qui met la restauration de la qualité des sols au centre des débats. Pourquoi cet angle d’attaque ?

Il y a une pression sociétale énormissime pour le changement des pratiques agricoles, et c’est tant mieux. Dans le même temps, il existe aujourd’hui de très nombreuses démarches et labels agricoles, mais l’agronomie n’y occupe malheureusement que trop peu de place. Le mouvement « Pour une agriculture du vivant » entend insuffler un changement d’échelle massif des pratiques agricoles en remettant l’agroécologie au cœur des réflexions. La colonne vertébrale de ce changement est la fertilité des sols agricoles, que nous devons impérativement restaurer pour envisager de produire durablement et répondre aux défis du changement climatique. C’est l’urgence absolue, sans laquelle aucun système agricole productif ne peut s’envisager dans la durée. Les deux piliers que nous mettons en avant pour cela sont les couverts végétaux, cultures destinées à nourrir le sol, et l’agroforesterie, systèmes associant l’arbre et les cultures. Notre mouvement fédère aujourd’hui plus de 16 000 agriculteurs et agricultrices, ainsi que des agronomes et des acheteurs, industriels et  transformateurs de matières premières agricoles motivés pour faire bouger les choses. Le changement de pratiques, si l’on veut qu’il ne reste pas confidentiel, doit s’adresser à tous les types d’exploitation, grosses comme petites, et toutes les formes d’agriculture, bio comme conventionnelle. La fertilité des sols est une thématique universelle. Il nous faut des sols vivants en agriculture conventionnelle, mais aussi en bio, dans un souci de convergence de ces deux types d’agriculture, basée sur la biologie des sols.

Justement, est-ce à dire que l’agriculture bio ne répond actuellement pas à ces enjeux de sols vivants ?

Aucune agriculture n’échappe à l’érosion et à la compaction des sols ou à la diminution des teneurs en matière organique, pas même la bio. L’agriculture biologique est aussi confrontée à des problèmes de sols qui déstockent du carbone, parce qu’ils sont trop travaillés ou pas assez couverts, protégés ou nourris. Et les agriculteurs bio en sont parfaitement conscients, en témoigne leur présence importante dans les formations sur ces thématiques partout en France. Il est vrai, qu’avec un développement de son marché de 20% par an, l’agriculture biologique s’est d’avantage préoccupée de son organisation économique et politique. Le cahier des charges de l’agriculture bio n’est réellement coercitif que sur la non-utilisation de pesticides de synthèses et d’engrais minéraux, mais ne contient aucune obligation de résultats sur la fertilité des sols. Aujourd’hui, et dans les années à venir, le maître mot de l’agriculture biologique va donc être de travailler sur la fertilité des sols, avec toutes les difficultés liées à ce mode de production, notamment sa dépendance au travail du sol pour détruire les mauvaises herbes.

Des sols vivants et couverts, des sols prospères
Derrière ce constat, faîtes-vous le procès des systèmes d’obligation de moyens imposés aux agriculteurs, c’est-à-dire ceux où on leur impose des manières de faire plutôt que de leur fixer des objectifs à atteindre ?

En grande partie, oui. Obliger les agriculteurs à changer leurs pratiques en leur disant quoi faire, plutôt qu’en leur fixant des objectifs à atteindre, ne fonctionne pas. Il y a 4 600 mesures agro-environnementales en France qui imposent des pratiques aux agriculteurs, sans résultats éclatants. On continue notamment de perdre de la matière organique, année après année, dans les champs, bio ou pas, et les agriculteurs sont de plus en plus isolés, parfois dans un profond désarroi. Il faut en partie basculer vers des objectifs de résultat. Cela pourrait par exemple consister à atteindre progressivement des objectifs en termes de matière organique dans les sols, de carbone stocké ou de valeur nutritive des produits. Et il faut concevoir l’atteinte de ces objectifs comme des démarches de progrès inclusives de toutes les formes d’agriculture et de tous les profils d’agriculteurs.

Justement, comment fait-on, d’après vous, pour amorcer ce changement de pratiques et de paradigme que vous appelez de vos vœux ?

En premier lieu, il faut cesser d’opposer d’un côté, la protection des sols ou de l’environnement, et de l’autre, la production – parce que cette dernière sera à termes impossible sans une fertilité retrouvée des sols. Ensuite, on étaye, on démontre et surtout on n’oppose pas les agricultures entre elles. Il y a tout à faire pour tout le monde et deux réformes à mener en parallèle : celles du bio et du conventionnel. Il faut réussir à démontrer, progressivement et en douceur, pourquoi et comment nos modèles agricoles pourront évoluer vers un plus grand respect des sols et une moindre consommation de produits phytosanitaires ou d’engrais minéraux. Enfin, pour que le changement opère, il est indispensable de mettre les débats agricoles dans l’assiette. Nos études ont montré qu’une personne sur sept était consciente de ces questions. C’est autant de gens capables de conscientiser sa famille et ses amis.  On fait le pari de répondre à la demande sociétale d’une autre agriculture en donnant aux consommateurs des réponses sur la qualité des sols.

Les changements de pratiques agricoles que vous appelez de vos vœux ont un coût de mise en œuvre par les agriculteurs. Comment économiquement valoriser ces efforts alors que la tendance du moment est de payer la nourriture peu chère ?

D’abord, il faut bien discerner de quel produit on parle. Une tomate cultivée sur sol vivant aura très certainement une valeur nutritive bien plus intéressante qu’une tomate produite sur un sol appauvri. Donc, il paraîtrait normal qu’elle coûte dix ou quinze pourcents plus chers à l’achat. Face à cela, certains vous diront que tous les consommateurs ne sont pas prêts à payer leur tomate dix pour cent plus cher. Ce n’est pas ma vision des choses : il faut partir avec les consommateurs qui sont prêts à payer un peu plus cher pour des produits meilleurs pour la santé, l’environnement et la planète. L’agriculture sur sol vivant peut donc être un moyen d’améliorer les revenus des agriculteurs, d’autant plus que le coût de production y est parfois moindre. Par exemple, lorsque l’on arrête le travail du sol, on peut diminuer fortement les coûts de production en réalisant des économies importantes sur le gasoil. Quand les sols agricoles sont trop dégradés, ils ne sont plus en mesure d’offrir un rendement, et donc un revenu suffisant aux paysans. Pour assurer sa production, l’agriculteur doit alors avoir recours à d’importantes quantités d’intrants, qui lui coûtent chères. Il rentre alors dans un cercle vicieux : dépenser toujours plus pour produire autant et gagner moins.  Avoir un sol vivant permet d’être mieux armé face aux aléas économiques ou climatiques inhérents à la production agricole.